À la fois cérébrale et viscérale, la musique de Technical Kidman provoque, hameçonne et intrigue. Rappelant la sophistication - et parfois l'intellectualisme - de l'art contemporain, elle invoque immédiatement des images déconstruites dans la tête de l'auditeur.

Alors que le trio montréalais lançait son dernier album, BEND EVERYTHING, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec le chanteur du groupe, Mathieu Arsenault, pour qu'il nous parle des inspirations visuelles qui se cachent derrière sa musique. Il en a profité pour partager un petit mood board constitué d'images qui l'ont hantée lors de la conception de l'album.
 

Quel était votre processus derrière l’identité visuelle de l’album?

La première chose qui m’est venue, c’est le titre. BEND EVERYTHING évoque la transformation au sens large, le désir de transformation à grande échelle, mais aussi le potentiel de transformation qui réside en toutes choses. Je trouvais intéressant d’y faire un clin d’oeil en utilisant le médium de la pochette pour proposer quelque chose d’un peu différent.

La pochette est composée de deux photos portant le titre BEND EVERYTHING. Une photo pour chaque face de l’album. Deux identités visuelles réunies sous un même titre. J’aime aussi l’idée de laisser l’auditeur choisir sa pochette. Dans un sens, chaque personne va percevoir un côté comme l’avant et l’autre comme l’arrière, mais ça va varier d’une personne à l’autre.
 

Crédit : @technicalkidman

Le moment où j’ai pris la photo de l’épave a été décisif dans la création de l’album. J’avais devant moi cette épave en ruine avec en fond l’océan et le ciel qui s’étirait vers l’infini. Je suis resté absorbé un certain moment par cette vision. Quand je me suis retourné, j’ai aperçu que derrière moi se tenaient des champs à perte de vue avec, au loin, des montagnes qu’on devinait à peine. Le contraste était tellement fort qu’à ce moment-là, tout le concept de l’album m’est apparu.

L’autre photo a été prise dans un centre d’achats en tournée à Edmonton. Il y avait une aura de mystère à ce moment et la photo est toujours restée dans ma mémoire, comme un souvenir obsédant. 
 

Tu nous as envoyé pas mal de photos qui t’ont inspirées, peux-tu nous en parler?

J’ai envoyé principalement une sélection d’oeuvres d’artistes québécois.e.s que j’aime beaucoup. Je suis toujours impressionné par la quantité d’art visuel fascinant qui est produite ici. J’ai trouvé beaucoup d’inspiration à travers toutes ces oeuvres. Par exemple, je me suis beaucoup retrouvé dans l’installation vidéo d’Anne-Renée Hotte, Solistes, qui elle aussi utilisait des contrastes forts en faisant des contrepoints entre différents lieux et univers, autant sur le plan visuel que sonore. C’est une oeuvre que j’ai trouvée très musicale. Si je ne me trompe pas, elle m’avait inspiré une chanson qui se retrouve sur l’album, mais je ne suis plus certain laquelle. 
 

J’ai aussi envoyé quelques classiques de l’art conceptuel (Lawrence Weiner, Bruce Nauman, Joseph Kosuth) qui m’inspirent depuis longtemps et qui ne cessent de m’obséder. Ce sont des artistes qui ont tenté de redéfinir le langage de l’art et on pourrait même dire redéfinir le langage au sens large. Les réflexions qu’ils apportent sont applicables à n’importe quelle sphère, ce qui les rend d’autant plus intéressantes. Ce que j’aime particulièrement chez ces artistes, c’est qu’en plus d’être conceptuellement très intéressantes, leurs oeuvres procurent aussi une expérience esthétique forte.

C’est toujours inspirant d’être confronté à une oeuvre où l’esthétique et le concept se renforcent comme ça.  
 

En quoi est-ce que l'aspect visuel trouve écho dans votre musique?

L’idée de contrastes francs a été au coeur de la création de cet album. Autant entre les sons utilisés que dans la forme globale qu'il prend. L’échantillonnage nous permet de faire s’entrechoquer les univers, c’est aussi ce que j’essayais d’exprimer en utilisant les deux photos. Deux univers contrastants, mais qui cohabitent. L’un désordonné, l’autre symétrique. L’un moderne et claustrophobique, l’autre ancien et ouvert.

Sur notre album précédent, nous avions construit les morceaux en échantillonnant la publicité télévisuelle chérie de notre enfance. C’était une façon d’exposer un mal insidieux qui s’était inscrit au fin fond de nous dès notre plus jeune âge. C’était un dur constat qui nous laissait un peu dans une impasse. Sur BEND EVERYTHING, nous avons construit les pièces à l’aide de fragments de notre album précédent. Nous avons décidé de nous faire subir notre propre traitement et de nous plonger dans une boucle fermée. C’est une forme de mantra que nous avons mis en place, un mantra que l’on a répété jusqu’à en épuiser le sens. C’est une forme d’exorcisme que nous avons tenté de nous faire subir pour nous forcer à avancer.

On peut dire que l’idée de contraste s’étend aussi à notre passé et à notre présent; ces deux univers-là cohabitent aussi tout au long de l’album.

 
 

End of Canadian summer tour. Thanks to everyone who came out and hosted us. Calgary, AB 22/06/2016

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Votre musique est expérimentale, je dirais même que, pour moi, elle a un petit côté synesthésique... Est-ce que le visuel influence votre processus d’écriture?

Je pense que le visuel influence toujours notre musique que nous le sachions ou pas. Par contre, pour nous, c’est toujours une question de son. Nous cherchons le bon son, la bonne combinaison de sons ou plutôt le bon objet musical. Nous partons rarement de notes, de rythmes ou de mélodies. Nous cherchons le bon son ou objet. C’est assez difficile à expliquer, nous prenons rarement le même chemin, mais une fois le bon objet trouvé, le reste de la chanson coule d’instinct assez rapidement.

C’est un processus intuitif que je n’essaie pas vraiment de comprendre.

Pour en savoir plus, visitez le profil Bandcamp de Technical Kidman.

Image #1

Crédit: Jean-Pierre Aubé

Image #2

Crédit: Anne-Renée Hotte

Image #3

Crédit: Bruce Nauman

Image #4

Crédit: Dan Flavin

Image #5

Crédit: Gwenael Bélanger

Image #6

Crédit: Jacynthe Carrier

Image #7

Crédit: James Turrell

Image #8

Crédit: Jérôme Fortin

Image #9

Crédit: Joseph Kosuth

Image #10

Crédit: Katharina Grosse

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Crédit: Lawrence Weiner

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Crédit: Manon de Pauw

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Crédit: Michel de Brouin

Image #14

Crédit: Nicolas Baier

Image #15

Crédit: Patrick Bernatchez

Image #16

Crédit: Richard Jackson
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